Médiatrice
Tous pourris..., par Véronique Maurus
LE MONDE | 08.12.07 | 13h47

niversité, transports, banlieues, de crise en crise, la suspicion s'alourdit. Contre le pouvoir, la police, la justice et, de plus en plus, la presse. Les émeutes de Villiers-le-Bel l'ont prouvé : les journalistes payent désormais, non seulement, pour leurs propres erreurs, mais aussi pour celles des autres, tous les autres pris en bloc, en particulier le média dominant, la télévision. Cette crise de légitimité est d'autant plus inquiétante qu'elle s'exprime à tous les niveaux. Sur le terrain et chez les lecteurs.

Dans les banlieues comme dans les assemblées générales, le journaliste est considéré comme un supplétif du pouvoir, "aussi nocif que le policier, mais moins armé", expliquent Franck Johannes et Mustapha Kessous, envoyés spéciaux du journal lors des dernières émeutes. On l'exclut, on le dénonce, on l'agresse même, à l'occasion. Ce n'est certes pas la première fois. Ainsi Jacques Jullien, ancien élu local à Argenteuil, nous rappelle que, dès 1971, puis à nouveau en 1991, "à la suite d'incidents sans mort ni blessé" exagérés par la presse, "le ressentiment des habitants de nos banlieues à l'égard des médias" s'était exprimé notamment contre les grandes chaînes de télévision.

Cette fois, la cassure est plus grave. "Pendant les événements de l'automne 2005, il avait fallu quatre jours pour nouer le contact avec les jeunes, mais ils avaient fini par parler. C'est devenu impossible", constate Mustapha Kessous. Presse écrite, parlée ou télévisée, tout le monde est mis dans le même sac. "A Villiers-le-Bel, c'était : "Tu travailles où ? Le Monde ? Où est ta caméra ?"", raconte Ariane Chemin, autre envoyée spéciale. "J'ai pris des coups avant les premiers sujets télévisés", ajoute Luc Bronner, rédacteur spécialiste de la vie dans les banlieues, arrivé le premier sur les lieux, le dimanche 25 novembre.

Ce sont, après tout, les risques du métier. Ces dérapages ne seraient pas aussi graves s'ils s'accompagnaient d'un minimum de reconnaissance. Or c'est tout le contraire qui se produit. Empêchés par la rue de faire correctement leur métier, les journalistes sont mis en accusation par l'opinion, comme s'ils étaient la cause et non les témoins des excès. Systématiquement soupçonnés d'être manipulateurs et manipulés, superficiels et avides de "sensationnel".

Le courrier témoigne de l'ampleur de cette suspicion. A mesure que la crispation sociale s'aggrave, il devient de plus en plus contradictoire, brouillon et même, osons le mot, aveugle. Car, qu'ils condamnent la police ou qu'ils la soutiennent, qu'ils défendent le pouvoir ou le contestent, les lecteurs nous critiquent sans mesure, tous azimuts, nous reprochant tout et son contraire. Parle-t-on des émeutiers ? On nous blâme de ne pas parler des étudiants. Raconte-t-on une assemblée générale à Tolbiac ? On nous accuse de taire une consultation électronique organisée en parallèle. Tel lecteur estime que "les journalistes ne font qu'attiser la rancoeur contre l'Autorité", tel autre s'insurge contre "les médias incontrôlables mais à la botte du politique".

Au sujet de Villiers-le-Bel, c'est encore pis. "Splendide photo de la "marche silencieuse en hommage (sic) à Mouchi et Larami" . (...) A quand des monuments à la gloire de vendeurs de drogue, des incendiaires et des tireurs au fusil sur les forces de l'ordre ?", s'indigne Jean-Pierre Dupont (Toulouse). "Plutôt que de faire le recensement des actes de violence, il faudrait une fois pour toutes recenser les cas où les policiers ont commis, volontairement ou pas, des accidents", regrette au contraire Anne Junk (courriel). Beaucoup reprochent au Monde sa "superficialité" ou, plus aimablement, lui demandent d'"informer plus encore" (Monique Cornaert, courriel). "On parle exclusivement de répression, de violences, de ghettos ou encore de justice, note Philippe Damien (Rennes), mais jamais de prévention, de travail en amont, de pratiques culturelles ou sportives..."

Les reportages les plus factuels font l'objet d'exégèses suspicieuses. Tout en félicitant Luc Bronner pour son courage, Guy Abeille (Paris) s'étonne des formulations utilisées : "Il est dit "une voiture de police heurte une moto", c'est la voiture de police qui est donnée comme étant l'agresseur. Alors qu'une formule du type "une voiture de police et une moto entrent en collision", aurait été plus honnête." Claude Post (Courriel) fait une remarque identique sur un article d'Yves Bordenave, qui parlait de "deux adolescents renversés par une voiture de police".

La révélation, par Le Monde, d'une cassette vidéo mettant en doute la version initiale de la police sur l'accident suscite des commentaires mitigés. "Une information judiciaire est ouverte, laissons donc la justice faire ce travail et ne laissons pas la place aux rumeurs les plus folles en cédant au sensationnalisme", remarque Félix Meyer (depuis les Pays-Bas). A l'inverse, Mme Jannot (Château-Thébaud, Loire-Atlantique), s'étonnant des bizarreries révélées par ces images, écrit : "J'ai l'impression d'être prise pour une imbécile", et demande vigoureusement au Monde de "faire la lumière sur ce cliché, reproduit page 10" (Le Monde du 29 novembre).

N'en déplaise à nos détracteurs - qui accuseront le médiateur de complaisance -, la rédaction du journal a, en la circonstance, fait son travail. Elle a maintenu une veille ininterrompue sur place, elle a été au coeur des événements - au lieu de se contenter de les voir de loin. Elle a observé, sur l'écriture, les titres et la présentation des faits, la plus grande prudence. Elle est pourtant vilipendée au même titre que l'ensemble des médias, y compris par ses lecteurs les plus avisés.

Ainsi, épinglant un article de Daniel Psenny, Michel Krassilchik (Paris), l'un de nos correspondants réguliers, écrit : "Si je comprends bien, les journalistes ont été bien déçus que l'étincelle ne se soit pas allumée (le 28 novembre). (...) C'est bien ce que je vous reproche, de n'être là que pour voir quand ça brûle et jamais, ou presque, pour traiter des questions de fond des quartiers dits "sensibles"."

C'est oublier que Le Monde a été, depuis 2005, l'un des rares médias nationaux à conserver une présence attentive dans les cités. En témoignent les quelque trois cents articles, portraits ou reportages publiés sur ce sujet en deux ans, dont quatre-vingt-sept par le seul Luc Bronner...


Véronique Maurus
Article paru dans l'édition du 09.12.07